Zoé Médard

Présentation de Zoé Médard, de son travail, et de sa participation à l’exposition ANONYMAGE#004 PART#01
2e année Master Approfondi, Option de Vidéographie

al lado del ella

monobande
09’04, 2016

échantillons #1
photographie glanée appartenant à une collection précieuse
2016

 Au terme de cette deuxième année de Master, il me semble que ma démarche requière d’une nouvelle perception de l’image filmée, de l’image numérique. Ma première démarche était de filmer, capter, et ensuite monter sans réellement rechercher à correspondre aux codes de la narration de l’art vidéo ou du cinéma, mais toujours dans l’objectif d’aboutir à un objet « terminé ». Je me suis retrouvée dans un entre-deux et je remarque aujourd’hui que mon dispositif et ma démarche relèvent de plus en plus de l’expérimentation de mes intuitions artistiques.

Dès très tôt, j’ai filmé l’intimité que je partage avec ma soeur jumelle. Elle est devenue un élément récurant tant je l’ai filmée et une réflexion sur l’éthique de l’artiste qui filme s’est alors peu à peu développée. J’ai gardé ces images, et tout au long de mon cursus, certaines ont disparus, par inadvertance ou par choix. Aujourd’hui, ces images perdues me manquent. Celles qu’il me reste, glanées, recommencées, protégées, font l’objet d’une monobande, al lado de ella [À côté d’elle]. La forme de ce film est fragmentaire, non pas par défaut, mais plus par nécessité. Une nécessité qui est devenue comme un langage avec lequel s’exprime et s’expérimente ce que fait de mieux la vidéo, graver un instant dans la durée, et permettre de le rendre à nouveau présent. Un présent questionnable, sûrement, par sa nature éphémère, — et il me semble que c’est bien parce que le présent est éphémère que l’on s’y accroche — mais présent tout de même. Fragmentaire aussi, car j’ai décidé de couper, d’inter-changer des instants par des autres. Et cette manière de protéger certaines parties du film, c’est bien pour ne pas tomber dans l’émotion pure et dure, qui placerait le regardeur dans la situation ô combien pénible de voir des choses qu’il ne devrait pas.

Il s’agit donc de considérer cette monobande comme résultant de fragments d’images, se rencontrant au sein d’une mosaïque d’images qui raconte ce lien qui m’occupe, ce lien de ressemblance et de différence, d’unicité et d’ensemble. La singularité comme élément rassemblant ce corpus d’échantillons de vie récoltés. Et le regard du portrait filmé comme liaison entre nous, entre elle et moi, entre moi et soi, entre l’image et le monde.

Au fur et à mesure des années, mon langage artistique s’est étoffé de dessins, de textes, d’objets, et finalement peut-être beaucoup moins d’images filmées. J’aime glaner des objets vidéos, mais l’image fixe a pris de plus en plus de place dans ma recherche. J’ai compris que l’image sans surface est une image désubstancialisée, sans forme, fantasmée. Il s’agit alors de comprendre que l’image en mouvement s’articule plus encore autour du mouvement des images. Mais dès lors que l’image numérique ne décortique plus le mouvement par des images mises les unes à la suite des autres, mais comme une information dont il me manque encore la connaissance pour les définir, je me suis mise d’accord sur l’idée suivante : en reprenant l’idée de cette surface indispensable à l’image, la vidéo numérique ne serait visible, réelle qu’à partir du moment où elle est montrée. Elle dépendra donc d’une source, par exemple l’ordinateur, d’un agent projetant, par exemple le projecteur, et d’une surface de monstration, qui serait alors, par exemple l’écran. Si cet écran disparaît, cette surface confrontant l’image à elle-même, la rendant visible par le duel du lumineux qui rencontre un obstacle, il me semble que l’image existe encore, mais elle devient fantôme, elle devient invisible. Et si une image est invisible, est-elle encore réelle ?

Les plaques d’acier font l’objet d’une recherche sur cette notion du statut de l’image et des temporalités que peuvent contenir les images. Je les ai réalisées dans le cadre d’une résidence aux Brasseurs dans le cadre du workshop Outside [Écume/Scum]. Il s’agit d’images filmées à l’aide de mon smartphone, scannées et reproduites à l’acide sur des plaques d’acier. La plupart sont des portraits filmés, des visages ou des mouvements. En réalisant cette série, j’ai cherché à attraper l’instant de l’image numérique, mais aussi de le rendre tangible, de lui donner une substance nouvelle où l’évolution de l’image même, de ce qu’elle représente reste possible. De cette manière, chaque regard posé sur ces plaques marque un instant dans l’histoire de ces représentations éphémère évoluant sans qu’on ne puisse le voir.

Cette année s’est articulée autour d’un Master Approfondi à l’Université de Liège et à l’ÉSAVL-ARBAL. Mes préoccupations premières se sont développées dans un projet réflexif de l’image, du regard, du regard regardé, de son pouvoir d’adresse et en est également ressorti la question de l’essence de l’image, celles que je fais, celles que je vois. Cette recherche est arrivée au moment opportun tant elle a été indispensable dans mon questionnement autour de mon projet mais surtout pour faire évoluer ma perception de l’image et ma manière de les réaliser. Mon objet principal a été l’écriture d’un mémoire et bien que je n’aie pas pratiqué à proprement parlé la vidéographie, j’ai appris à voir l’image autrement. Ce qui m’amène enfin à dire que si la vidéo est le médium que j’ai étudié, elle prend aujourd’hui une nouvelle place. Celle de l’objet fragmentaire. Et il ne s’agit pas de réduire la vidéo à quelque chose d’inférieur mais bien de nommer ce qui fait aujourd’hui l’importance de ce texte, ou comment la vidéo reste un outil qui est aujourd’hui en ma possession et avec lequel j’évolue sans pour autant prétendre en être experte.

Aujourd’hui le portrait semble résonner d’une nouvelle manière et faire sens avec mes expérimentations antérieures où je filmais ma soeur, des médaillons mortuaires… Le jeu du portrait, du double, de la ressemblance, sont des sujets que j’ai expérimenté à plusieurs reprises dans mon cursus et le réfléchir dans mon mémoire m’a permis de l’aborder autrement, de manière plus consciente, mais aussi d’ouvrir un nouveau terrain de recherche à investir.

En avril 2016, Zoé Médard a participé au Workshop initié par Jérôme Mayer, du Centre d’arts contemporains Les Brasseurs, au sein de celui-ci. Intitulé Outside [ÉCUME-SCUM] (image de gauche), le workshop a abouti à une exposition collective, permettant ainsi à Zoé de présenter un travail actuellement visible au Centre Culturel les Chiroux. Plus d’informations.
Dans l’édition d’un ouvrage accompagnant ce workshop, édité par les Brasseurs, 2016 (image de droite), figure un texte de présentation de ce travail, reproduit à la suite de ces lignes.

 «  Je suis devant mon ordinateur, dans un café où l’air est sain. Que dire ?
Commencer par écrire : si l’écume m’a fait penser à la mer, c’est bien cette mer immense qui promet que la terre est loin et que les vagues sont autres.
Mais ce n’est pas ça, de l’écume, qui me parle le plus. S’il s’agissait de parler de cette mousse blanche qui émane du mouvement cyclique de la vague, il aurait suffi de faire un cappuccino italien, d’en extraire le café noir, pour laisser le lait porté à ébullition et juste à temps se retirer, disparaître ensuite dans l’immobilité du temps : souvenir ancien d’une chose jamais faite.
Outside, et se retrouver dix maigres jours dans un espace extraordinaire où les gens le sont tout autant. Apprenre à être seule et forte, bien s’entourer. Comprendre comment faire art.
Mon expérience au sein des Brasseurs m’a porté vers un mieux. Une autonomie frêle s’immisce calmement. Mettre son bureau. Prendre l’espace par accident, y rester et s’adapter à celui-ci. Comment mettre sa table pour qu’elle ne soit pas dans le prolongement de la colonne et assez espacée du mur pour pouvoir travailler face aux gens, avec la dernière contrainte, et non la moins imposante : centre l’ampoule pendant du plafond au centre du bureau. Première difficulté : passer une heure à essayer…. et se rendre compte que les conditions ne pourront pas toutes être remplies.
Prendre un coquillage, le scanner, enlever ce coquillage et garder le scanner. Mettre son smartphone dedans et faire défiler des films. Pas trop de mise en scène. L’image est traquée par hasard.
Heureux hasard s’imprime sur la feuille ; lumières se rencontrent. Mais l’image dépend encore de son support.
Rencontre avec des artistes, tous les jours le challenge de la communication.
À chaque jour sa surprise, sa déception, recommencer en gardant hier et en attendant demain.
Créer sa recette, les outils évoluent. Il s’agit aussi de partager. Inventer les noms des gens de ceux qu’on a oubliés. Ne pas les nommer trop fort et tenter l’exercice de l’anglais. Attirance silencieuse. S’émanciper poco a poco, self-control.
Les plaques sont arrivées, et le crew les ponce avec moi. Presque une famille ? J’applique la première recette. Que faire, l’image fixe devient mouvement, instant immobile, l’image est éphémère. Le fantôme est prisonnier. Les acides mordent les plaques, chaque fois différentes, l’encre protectrice les révèle.
Mon bureau est devenu le salon : ne pas toucher. Traverser la salle pour faire un café. Gratter une clope et puis l’offrir. Un peu de savon pour la vaisselle. Les esprits s’échauffent et chacun marque son territoire. Colonie.
Ça fume beaucoup et l’air est froid. Heureusement qu’il y a le cheval cru. Je me souviens des boucheries chevalines ? On se rassemble. Peur ? Juste pas envie d’être mal à l’aise seule, c’est mieux, car ensemble, manger du cheval cru est une expérience formative.
Les images se révèlent alors il est question de les montrer. Enlever la saleté du mur, peindre. Quand tu veux quelque chose, tu fonces. Apaisée. » (Zoé Médard, 2016, p. 36).

atelier de vidéographie  |  ÉSAVL-ARBAL |  éditeur responsable Daniel Sluse