Martin Theiner

Présentation du travail de Martin Theiner, et de sa participation à l’exposition ANONYMAGE#004 PART#02
pour un travail effectué en partie au sein du cours d’Arts numériques / infographie

2e année Master Spécialisé, Option de Vidéographie

 

Vidéo longue exposition

 Le spectateur voit un dispositif : une projection d’images qui semblent fixes au premier abord, qui évoluent mais de manière subtile par un jeu d’opacité. D’une durée 1 h 10. Cela est obtenu par les procédés suivants : négatifs photos, 24 x 36, scannées. Elles restent à l’écran le temps que j’ai mis à les faire.

Le temps et le mouvement sont mes deux sujets. Ils sont présents autant au niveau esthétique que technique, car :

Au niveau du temps, je projette mes photos la même durée qu’il m’a fallu pour les prendre (longues expositions : photo prise pendant 60 secondes est égale à 1 minute de projection).
Il m’est apparu comme une évidence de parler/évoquer le temps ou plutôt la fuite/la perte du temps, car le temps me préoccupe, me questionne : des proches meurent, je vieillis, le temps passe…
Le thème du temps est pour moi omniprésent, dans n’importe quel travail ou moment de la vie. Je voulais « photographier » le temps. Car le temps d’une photo, le temps de la prise d’une photo (1/50, 1/100, 1/25 de seconde…) n’est pas reconstitué comme on pourrait avoir 24 ou 25 images/secondes en vidéo qui seraient visualisables. Ce que je désirais c’était de prendre, de capter « l’entre-deux », entre deux images.
J’ai plongé dans ce travail par la genèse de la vidéo, c’est-à-dire par la base de la photographie sténopé pour ensuite glisser vers la vidéo et j’ai été marqué par un artiste, Michael Wesely. Tout de suite, j’ai voulu intégrer sa démarche dans le cadre de la vidéo : j’ai essayé de capter une réalité mouvante, évoluant dans une image fixe. Qui me semblait riche en sensations de mouvements. Pour ensuite lui donner/renforcer l’illusion de mouvement par un montage vidéo. C’est ce que la photo me permettait. Je voulais en revenir à la base de la photo, de l’image : enregistrement statique, qui se contente d’enregistrer statiquement de l’intérieur, un mouvement déjà là. Tentative de figer des micros-mouvements, capter des moments éphémères, en utilisant l’invisible : la lumière comme un révélateur de temps. Jeux d’ombres et de lumières.
Le résultat était, pour moi, un condensé de l’enregistrement vidéo sortant en une seule image, une synthèse de celle-ci.
Pour moi, il y a deux notions de temps dans mon travail. Le temps/durée qu’il faut pour la captation. Et le temps/durée de projection, car j’ai retranscrit la durée qu’il m’a fallu pour prendre mes longues poses en durée vidéographique identique lors de la projection, pour permettre aux spectateurs d’être dans la contemplation.

– Le temps/durée qu’il faut pour la captation :
Le temps de captation et le temps/durée de projection. Par la mise en parallèle de ces deux temps distincts, je force (d’une certaine manière) le spectateur à revivre le temps que j’ai mis à réaliser mes poses. Par ailleurs, ce temps figé revit aussi pendant le temps de visionnage. Il est comme figé à jamais dans sa capsule temps, il devient éternel. Ils revivent aussi un temps qui est passé, qui est résolu.

– Le temps/durée de projection :
Par le fondu, j’ai trompé/triché sur cet entre-deux, j’ai en quelque sorte tenté de combler moi-même cette perte infime entre deux images. Cette incapacité qu’a la vidéo. D’où ma tentative de longues poses, tentative de rejoindre les deux bouts, par ce subterfuge de fondu.

 Au niveau du mouvement, j’ai capté du mouvement qui est figé sur ma photo, mais qui est retranscrit par le biais de la vidéo (fondu d’une photo à l’autre). Puis, je me suis questionné sur la non-capacité d’enregistrer ce mouvement. La non-capacité de prendre/perdre toutes les nuances intermédiaires d’un mouvement dans la vidéo. Cet « entre-deux », un tout, un instant manquant, un manque (un manque de temps). J’ai fini par amplifier ce mouvement, d’abord dans une image fixe, un temps figé, pour ensuite lui donner du mouvement par le biais de la vidéo.

Macro vidéo chair

 J’en suis venu à pratiquer la macrophotographie lors de mes découvertes de vieilles optiques. Je suis tombé sur des optiques macros ainsi que des tubes pour macros. J’ai immédiatement essayé sur des objets de la vie de tous les jours. Peu à peu, j’en suis venu à photographier des parties de corps humain. Des cicatrices, des tâches de rousseur, des éléments distinctifs de chaque individu.
Chaque personne à un trait, une caractéristique physique différente et/ou unique. Certains ont des blessures, des cicatrices naturelles ou dues à une chute, un accouchement, des tâches de naissance, etc. Là encore, je mis le doigt sur des strates de temps sur lesquelles je ne m’étais jamais arrêté, ni même questionné. J’ai eu envie de raconter quelque chose sur le corps.
Premièrement, j’ai voulu les filmer de près pour les mettre en exergue, les afficher aux yeux de tous.
Mais étonnamment, ce qui est flagrant pour l’œil humain, une fois de très près cela devient difficile à quiconque de percevoir la tâche, la cicatrice. Comme si, le fait de se rapprocher gommait toutes les nuances intermédiaires. Cela aplatit l’image, la frontière du perceptible devient moins flagrante, plus subtile. Elle change en fonction des échelles ; entre la couleur/le relief… ne sont pas pareils vus de loin ou de très près. Je découvre donc qu’il y a une différence entre ce qu’on perçoit à l’œil nu et ce qu’on découvre grâce à la macro. Comme, dans son extrême, ce que l’on découvre avec un microscope.
C’est aussi une de ces facettes qui m’a séduite dans ce travail. La perte du distinctif, de ce qui nous rend unique, la perte, l’écume de nos corps. Cette marque du temps sur nos corps m’a touché !
J’ai voulu la rendre visible de tous par le biais de la macro. L’usure des corps par le temps qui passe, c’est poussière. Tout homme est fini, c’est bien la seule chose qui nous met toutes et tous d’accord ? Nous avons tous la même finalité. Celle de la mort et de devenir poussière.
Pendant cette année, j’ai continué à explorer le thème du temps mais surtout les conséquences du temps sur le corps : les rides, les cicatrices, les vergetures, les tâches de vieillesse… Nos corps sont marqués par le temps. C’est aussi l’impact du temps sur le corps. Je ne change pas de thème, mais de focus vis-à-vis du thème. Lors de mes photographies macro, certaines phrases me sont venues et m’ont inspirées encore aujourd’hui et tout au long de mon processus de travail.
Cette poussière, passerelle de nos vies. Que nous tentons tant de chasser de nos vies et qui pourtant si émise quoi que l’on fasse.
Cette sorte de tension brutale de nos corps face à la friction de nos peaux face aux éléments extérieurs qui nous touchent (le temps).

« Prototype macrographique »

Le spectateur voit un dispositif : un rail à la verticale sur lequel un chariot coulisse le long du rail, il monte et descend tout du long. Sur le chariot un projecteur, projette une vidéo à base de macro. Il se déplace avec une certaine lenteur.
Lors de mes recherches et essais cette année sur la macro, j’ai eu envie de réaliser une installation avec une projection mouvante. D’où vient cette envie ? J’ai eu envie de réaliser une vidéo avec comme sujet la macro et l’usure du temps sur le corps. Mais avec l’envie de réaliser une installation. Donc une manière de présenter sous une autre forme mon travail.
D’où cela vient-il ?
Lors de ma première année en Bachelier à l’Académie, j’ai réalisé une installation vidéo similaire, mais qui parle d’un autre thème que de l’usure des corps par le temps. C’était encore une histoire de temps, mais plus une histoire de mémoire des murs. Je parlais de la capacité qu’ont les lieux d’emprisonner un vécu, une histoire. Et, ayant réalisé des prises de vue sur slider où je passais de porte en porte, de pièce en pièce. La projection se déplaçait en même temps que le rail de travelling, la projection refaisait le travelling lors de la prise de vue. Il m’a paru normal de reproduire ce déplacement dans l’espace lors de sa projection.
À l’époque, j’utilisais ce procédé pour illustrer le temps qui passe, sa continuité, par ce coulissement de projection.
J’ai toujours eu un questionnement sur le fait que, de manière générale, un film projeté/visionné reste toujours fixe, prisonnier de son support de présentation. La vidéo est toujours prisonnière de sa toile de projection ou de son écran.
Pourquoi un tel procédé ? Depuis toujours, j’aime les mouvements de caméra, pourquoi ? Je ne sais pas trop… Il y a certainement une part d’inconscient. En tout cas, pour le moment, je n’ai toujours pas pris conscience du pourquoi un tel attrait pour le mouvement caméra. Mais je sais une chose, c’est que j’aime rendre le mouvement que j’ai réalisé pendant la captation lors de sa diffusion.
Pourquoi la caméra peut-elle se mouvoir dans l’espace et pourquoi lors de sa projection/ visionnage elle reste/doit rester fixe !? D’une certaine manière, j’ai voulu me libérer de cette contrainte et « libérer mon film ». Lui rendre le mouvement originel lors de la captation.

L’humain et le moteur :
Pourquoi utiliser un procédé mécanique ? Pourquoi ne pas utiliser un mouvement manuel ? Pour accentuer ce côté détaché. Il y avait déjà beaucoup d’humains, de vivant dans la vidéo, remettre du mouvement artificiel dans du vivant provoquait un ressenti encore plus anecdotique, humain vivant/mécanique mobile. L’humain étant déjà fort présent dans la vidéo, il me semblait naturel d’incorporer un mouvement fluide régulier, une sorte d’opposition… Opposition de l’homme face à la machine, homme imparfait – machine toujours régulière, peu d’imperfection comparée à l’homme. L’humain a ses imperfections. Ici, filmer un gros plan, le mouvement machine vient souligner la nature humaine et sa condition d’être imparfait et fini. Ici, la machine effectue des cycles à l’infini, une sorte de monobande à vie. C’est la machine qui capte l’humain.
Une certaine envie d’enlever le facteur (le mouvement) aléatoire de la main humaine, synthétiser ce mouvement. Après tout, le capteur est une machine… Il m’a paru normal de faire faire mon mouvement par une machine, pour révéler l’humain dans ma vidéo. Le mouvement constant de la machine est en opposition face au corps. Par ailleurs, la mécanique est plus résistante face aux frictions d’un corps.

Une certaine lenteur :
Lors de mes différentes vidéos, essais pour mes projets macro, j’ai voulu une certaine vitesse « lente » de projection. J’ai voulu plonger le spectateur dans une certaine contemplation face à cette installation. Et comme mes travaux présentés cette année sont tous d’une certaine durée, liés à une certaine contemplation, et comme mon sujet est le temps, il m’est paru normal de proposer mes travaux dans une certaine idée de contemplation et donc de durée de visionnage.

atelier de vidéographie  |  ÉSAVL-ARBAL |  éditrice Dominique Castronovo