Cindy Herman

Présentation de Cindy Herman, de son travail, et de sa participation à l’exposition ANONYMAGE#004 PART#01
2e année Master Didactique, Option de Vidéographie

 

Intimité d’une Chronophobe

Nous ne sommes que des FICTIONS dont on finit tôt ou tard par se désintéresser.
Qu’on finit par délaisser au fond d’une cave ou d’un grenier,
Comme un vieil objet de famille,
Des photos sur lesquelles je ne reconnais plus personne…

 

Chronotrophes d’une Chronopathe

Que restera-t’il de nous, pauvres fantômes?
Hamsters déchus dans la grande roue silencieuse et infinie,
Tournant de plus en plus rapidement vers un parfum d’éternité
dont on ne fait déjà plus partie à partir du moment où l’on commence enfin à s’en rendre compte ?

 Dès son plus jeune âge, Cindy se passionne pour les histoires, contes, légendes, illustrations et, petit à petit, pour la caméra familiale dont l’utilisation lui était interdite.
Au fil du temps, cette passion pour les récits, narrations et l’acte de filmer ne s’est jamais envolée : quel plaisir pour elle de raconter, se raconter sur les petites bobines de caméra malgré la réécriture constante des autres membres de sa famille sur ses enregistrements.
Quelle bonheur de s’immerger dans le cadre de ce petit appareil magique capable de capturer l’instant présent, ne serait-ce même que pour un petit moment.
Quelle douce sensation d’appuyer sur un bouton pour écrire son journal intime.
Quel dommage et nombreux regrets qu’ aucune trace de cette époque ne fut gardée.
Un besoin de revanche est né, une nouvelle artiste en devenir s’est construite.
Durant l’année scolaire 2014-2015, au sein de l’ÉSAVL-ARBAL, en Master, elle expérimente de nombreux moyens d’expression et s’intéresse tout particulièrement à la notion de ready-made. Devant définir un projet personnel, angoisses, craintes et anciens regrets refirent surface pour finalement l’aider à se (re)construire et définir une démarche très personnelle qu’elle décide d’exploiter et de mettre en forme et en espace à de nombreux points de vue : le cabinet des curiosités.

Son travail est transdisciplinaire et, bien que basé essentiellement sur la vidéo dans un premier temps, il se compose actuellement de nombreux moyens d’expression, chacun étant au service de son processus artistique.
Dès lors, l’expression de ses oeuvres se trouve relativement variée et diversifiée, passant à la fois par la photographie, la vidéographie, le dessin mais aussi les ready-mades, les sculptures, peintures, œuvres textiles, etc.
Dans sa démarche et ses recherches, elle se plaît à expérimenter différentes techniques et matériaux, pourvu qu’ils se correspondent et travaillent à sa cause d’ une manière différente et complémentaire.
Son œuvre se caractérise par l’inhérence et la récurrence de mêmes thèmes : la Disparition, le Passage éphémère, la Peur et ce qu’ elle qualifie d’ Humour Rock’n’roll.
Le tout étant étroitement orchestré sous l’oeil de Correspondances, son but est de nous faire chavirer dans une réalité fictionnelle proche d’un conte cruel où la vérité se révèle parfois très crue, enfouie sous des recherches et préoccupations très sensibles et poétiques, alliant la beauté, la magie, l’innocence et un côté très minutieux aux affres du temps, de l’incertitude, de la remise en questions et d’angoisses interminables parfois presque indicibles.

Comment résumeriez-vous votre parcours, comment décririez-vous votre évolution personnelle au fil de ces 5 années de formation à l’ÉSAVL-ARBAL ?

C’est le savoir regar­der et réflé­chir qui m’a per­mis de savoir faire…

Tous les moyens sont bons, pourvu que cha­cun offre au pré­cé­dent une part de
com­plé­men­ta­rité !

Comme on peut s’en douter, j’ai beaucoup évolué en cinq années et mes méthodes de travail et démarches également.
Mais ce n’est pas tout.
Si je peux affirmer que mes méthodes de travail et démarches ont évolué, je peux aussi affirmer une évolution relative et parallèle dans ma manière de faire, filmer et aussi de penser.
Au début, ma volonté portait sur ma capacité à MAÎTRISER : la caméra, les logiciels, les effets…
Il s’agissait avant tout de savoir faire pour pouvoir mieux cerner, mieux raconter.
Au fur et à mesure de mon parcours, ce fut de plus en plus en observant et arpentant, avec un cerveau analytique, en m’interrogeant sur mon regard, ma manière de voir, ma manière de m’interroger, d’’agir, de réfléchir, en m’interrogeant sur ma méthode et sur mon processus que j’ai réussi à rendre vivante ma perception, mes idées, mon expression, mon point de vue, ma singularité-personnalité.
C’est le savoir regarder et réfléchir qui m’a permis de savoir faire, de savoir mettre en forme, mettre en place, capturer, représenter, partager un regard.
Aujourd’hui, ce qui est important pour moi, c’est moins l’« œuvre d’art » finale que la DÉMARCHE pour y parvenir qui m’intéresse, le sens caché, l’intention emprunte au résultat, l’ensemble de l’évolution du projet plutôt que sa finalité.
D’ailleurs, ce que je veux faire, présenter et partager, ce ne sont pas « des œuvres d’art » (pouvant être « jolies », intrigantes ou vendues), ce qui m’intéresse c’est la démarche, sa représentation, sa mise en réflexion, la tentative de sa mise en forme et de sa communication.
D’ailleurs, l’art réel ne serait-il pas plus la traduction d’une démarche plutôt que la création d’une œuvre ou d’un résultat fini (et souvent matériel et/ou tout du moins observable) ?
Dans mes premiers travaux, je me rends compte sous le regard que j’en ai aujourd’hui, que j’ai toujours travaillé sur les mêmes thèmes, selon une démarche constante.
Il y avait un déjà-là, un déjà-ancré.
Cependant, ils étaient inconscients, ignorés et dès lors moins assumés et/ou moins aboutis.
Heureusement, peu à peu, l’inconscient et l’ignorance ont cédé la place à la prise de conscience, prise en connaissance et m’ont permis une réelle évolution tant dans ma manière de faire que dans ma manière de percevoir
Et ce ne fut pas de tout repos !
Personnellement, je pense avoir beaucoup évolué au fil de mon parcours scolaire et celui-ci m’a permis une définition progressive de mes valeurs et intérêts dans mes projets, ainsi que ce sur quoi je veux travailler, ce que je veux comprendre, observer, ce que je veux montrer, donner à voir, proposer.
Par ailleurs, je me suis aussi dirigée progressivement vers la liberté d’expression.
Effectivement, étant partie de la vidéographie pour m’exprimer, ma démarche s’est voulue de plus en plus multi-transdisciplinaire. Tous les moyens sont bons, pourvu que chacun offre au précédent une part de complémentarité !
Au fil de mon cursus, j’ai donc appris à ne pas me cantonner à un seul domaine, dans un seul moyen d’expression, mais au contraire à utiliser tout ce qui était à ma disposition pour écrire mon travail, pour mettre en images, en temps et en espace mon projet, ma démarche, mon « œuvre d’art ».

Pourriez-vous m’expliquer vos propos de manière plus approfondie « Je ne veux pas faire du beau, je veux faire du vrai ! » ?

Trou­ver le pro­jet d’une vie, ce n’est pas facile.

Fina­le­ment, c’est
facile de faire une
œuvre. Vivre son œuvre, c’est autre chose.

Pour moi, une œuvre d’art, c’est (…) une pièce de l’identité
puzz­lesque
d’une per­sonne…

 Cette citation volée à Henri de Toulouse-Lautrec « Je ne veux pas faire du beau, je veux faire du vrai » fut la base de ma pensée lors de l’élaboration d’un projet personnel à partir de ma première année de Master.
Remise en questions constante, évolution du sens et de ma démarche furent les maîtres mots et questions à partir du moment où je me suis lentement détachée des attentes scolaires pour définir (et redéfinir) mes attentes, objectifs et besoins personnels.
Une autre de mes préoccupations majeures pourrait se résumer par la citation emprunte à Magritte cette fois : « L’important n’est pas de savoir comment peindre, mais ce qu’il faut peindre ».
Trouver le projet d’une vie, ce n’est pas facile.
Ça demande énormément d’introspection, d’autoévaluation, on tombe parfois sur des vérités négatives, déprimantes…
On n’a pas envie d’admettre la vérité pure et simple ni de la regarder en face pour mieux l’exploiter.
C’est plus facile de travailler selon des attentes qui ne nous appartiennent pas plutôt que de s’auto-analyser, de découvrir notre noirceur et nos réelles préoccupations morbides afin de les mettre en œuvre.
Finalement, c’est facile de faire une œuvre.
Vivre son œuvre, c’est autre chose.
L’autoévaluation aussi c’est difficile. C’est apprendre à se détester pour mieux s’apprécier par la suite, pour mieux se construire.
Dès lors, si je dois personnellement définir le « vrai » que j’ai découvert en moi au cours de mon évolution et de mes productions, ce serait un patchwork de ce qui me hante, m’inspire et m’expire, qui se définit et prend sa source entre le visible, la perception et l’Aliénation de l’essence, de ce qui m’entoure.
Éclaircissements – assombrissements, idées – néant, enthousiasme – dépression furent d’éternels aller-retours entre ce que je découvre de moi, ce que je sais et ce que ma démarche créative révèle de moi, ce que j’ignorais ou voulais ignorer.
Pour ma part, je pense également que TOUT est une question de CONTEXTE et de DÉMARCHE !
La création, l’œuvre d’art « authentique » s’inscrit dans un contexte très particulier, singulier, qui lui est propre, qui fait partie de son identité autant que de sa création, mise en œuvre, représentation, perception.
La démarche (liée à la création) s’inscrit de fait dans un contexte, selon une situation, un point de vue, une identité, une personnalité. Elle est le reflet même de l’artiste (pour autant qu’il s’agisse d’un artiste « honnête ») et d’une volonté de partage qui se traduit par la création – mise en forme – représentation d’une « œuvre d’art »
Pour moi, une œuvre d’art, c’est un fragment de la démarche de tout artiste, une pièce de l’identité puzzlesque d’une personne, une tentative de représentation d’une intention, d’un sens personnel, d’un point de vue singulier… : d’une démarche intrinsèque qui se veut devenir extrinsèque, d’une démarche innée, authentique et qui cherche sa part « acquise », une démarche qui tente de concilier l’intime à l’universel, de mélanger une certaine forme de réserve (voir d’égoïsme) au partage, au dialogue, à la différence, à l’Autre.

Sur quoi travaillez-vous actuellement et quels sont vos projets futurs ?

Il n’y a donc pour « projets futurs » qu’une éternelle exploitation de mes thèmes et de moi-même.

 Tout d’abord, je ne peux répondre correctement à votre réponse si je ne vous précise pas qu’il n’y a pas vraiment d’« actuellement » mais plutôt de « constamment ».
Effectivement, mon travail est de ceux que l’on pourrait qualifier d’inépuisable.
Il fait partie de moi, de ma construction, de mon évolution, de ma manière de voir, regarder, percevoir, agir, interpréter, communiquer, partager…
Il n’y a donc pour « projets futurs » qu’une éternelle exploitation de mes thèmes et de moi-même.
Enfin mes projets et ma démarche prennent appui sur nombre de « thèmes », qui parlent souvent plus que moi. C’est-à-dire des thèmes récurrents et inhérents, souvent inconscients au départ, des thèmes définissants qui en disent long, parfois plus que je ne pourrais dire moi-même à propos de moi.

Des exemples ?

Dissolution, déformation, distorsion, trouble, flou, miroir…
Éphémère, temps…
Conservation, vaine, troublée, jamais totalement acquise…
Caractère cassable, fragile, précieux…
Mort, disparition, deuil…
Angoisses, peur…
Miroir, eau, aluminium…
Transparence, verre(s) , lentilles, vitres, bocaux, boîtes…
Traces, résidus, particules, fragments…
Collection, curiosités…

Bref, de nombreux guides, de la nourriture et un enrichissement pour ma démarche, mes projets, mes envies-besoins de création et pour le(s) sens.
TOUT fait partie de mon projet.
Puisque mon projet c’est MOI.
Qu’il a commencé à ma naissance et qu’il se finira probablement lors de ma propre mise en boîte.

Vous semblez accorder beaucoup d’importance à ce que vous appelez la « démarche ». Pourriez-vous m’expliquer en quoi elle consiste et pourquoi lui accorder tant d’importance ?

… notre fâcheuse ten­dance à vou­loir oublier pour « mieux vivre »…

Comme s’il s’agissait d’un mau­vais rêve dont j’étais la seule à me
sou­ve­nir…

À quoi bon sinon « vivre », « demeurer » si ce n’est dans l’espoir de « laisser quelque chose »…

 En effet, comme je vous l’ai déjà mentionné ci-dessus, la démarche et le processus sont primordiaux dans mon travail et ma manière de travailler.
Il s’agit d’une démarche interrogée et qui m’interroge.
Je m’interroge tout particulièrement sur le « Quoi représenter et comment ? »
Dans la présentation de mes travaux et recherches, je tiens à mettre en avant le fait que ma démarche artistique personnelle et ce que je veux exposer sont fortement liés et représentatifs de ma volonté de conserver ce qu’on n’a pas l’habitude de conserver, ce à quoi on n’a pas l’habitude de faire attention ou d’apporter de l’intérêt.
La volonté de conservation d’une autre partie de notre essence, de notre passage « vain » sur terre, de nos traces futiles et humaines, de l’inéluctablement effaçable et éphémère à jamais.
Un autre pan est lié et met l’accent sur notre fâcheuse tendance à vouloir oublier pour « mieux vivre », pour que notre condition (notamment de mortel) devienne « acceptable » : nettoyer, s’acharner à rendre propre, impersonnel, originel, pur, sans histoire ou avec une histoire PASSÉE.
Cette partie de mon travail est donc lié à cette volonté universelle et ce besoin humain d’effacer tout rappel, toute connotation à notre finitude, à notre mal, à notre souffrance, à ce qui est révolu, à nos angoisses, à notre souvenir et présence qui s’efface déjà…
Elle traite de notre maniaquerie à effacer tout ce qui peut évoquer notre malédiction future, notre sort présent.
En général, on tente de ne retenir uniquement que les « atrocités », « ce qui ne peut-être oublié », pour l’exemple, pour ne pas que ça se reproduise.
Mais ça s’efface tout de même (disparition des témoignages, du rapport à la réalité, de l’intérêt pour des histoires passées, trop lointaines, avec lesquelles on n’a plus aucune prise).
Or, nous sommes aussi confrontés à ce genre d’« histoires » chaque jour. Si bien que nous déambulons dans un quotidien à la fois fictif réaliste mais voilé.
On cache, voile, dissimule, ignore, ne voulons pas accorder de l’importance aux cadavres-fantômes qui arpentent nos pieds, nos ombres, nos propres passages futiles (chewing-gum, chaussures, résidus, fenêtres, cendres, miettes, fumées…).
Et je déambule dans un camp de concentration dont les cadavres s’empilent sous mes pieds, que j’écrase et piétine sans ne plus y prêter aucune attention.
Je dématérialise, oublie la présence.
Seul mon passage (et celui de ceux que je peux-encore-voir) importe.
Ces cadavres ne m’appartiennent pas.
Ces fantômes ne sont pas les miens, ces traces sont impersonnelles, délavées de toute ancienne présence humaine…
Comment pouvoir imaginer que j’en ferai moi aussi partie ?

Demain peut-être…
Et le monde lui continue comme ça, comme si de rien n’était, comme rien ne s’était passé…
Comme si j’étais la seule à me souvenir.
Comme si j’étais la seule témoin de ce déjà passé.
Comme s’il s’agissait d’un mauvais rêve dont j’étais la seule à me souvenir, à bien vouloir me rappeler.

Un autre point que j’aimerais abordé est lié à la démarche de l’artiste, son exposition et une certaine question de l’égocentrisme.
On pourrait, en effet, dire que c’est un peu égocentrique d’estimer que je me dois d’être « connue », de laisser une trace de moi aux autres, au-delà de moi. Mais serait-ce faux de dire que c’est un peu le but de chacun de laisser un peu de soi d’une manière ou d’une autre (par les enfants, avec sa famille, ses proches, en édifiant un projet, une évolution dans quelque domaine…).
À quoi bon sinon « vivre », « demeurer » si ce n’est dans l’espoir de « laisser quelque chose », d’avoir un « intérêt », l’espoir que je ne fasse pas que passer, l’espoir de laisser une trace plus ou moins longue dans le temps ?
Ne serait-ce pas finalement celui qui décide de ne vivre que pour lui-même et « ceux qui ont la chance de le connaître » (proches, contemporain…), égoïstement et sans volonté de partage (et d’échange ultérieur) qui serait le plus égocentrique ?
Les autres ne sont-ils pas « assez bien », « dignes » de recevoir un peu de lui ?
Si je me cache encore davantage et ne veut rien montrer de moi, veut rester un mystère gardé et protégé par moi seul, ne serait-ce pas moi la plus égocentrique ?
Enfin, je citerais un sentiment réflexif personnel : Une journée où je n’aurai pas « capturé » est une journée où je n’aurai pas existé.

Pourrions-nous dire que, dans votre travail, vous dressiez un portrait de la Réalité ?

…on ne crée pas du réel, on rend compte d’un point de vue sur le réel.

 Non, car la réalité, ça n’existe pas.
Je n’en dresse pas un portrait, je « tente » selon mes propres interprétations et perceptions d’en relater une histoire personnelle.
Elle n’est jamais que fiction se voulant le plus réaliste possible (ou pas parfois).
Évidemment, pour ce qui est la question du réel, la vidéographie entretient un lien encore plus particulier avec elle.
Et ce, des premières vues des frères Lumière aux effets contemporains liés à la 3D.
Il est alors intéressant de se questionner sur ce qui constitue généralement un film : c’est-à-dire une mise en scène, une narration, un dispositif de prise de vues, des choix de lumières et de cadres, le montage, la mise en installation.
Tous ces éléments sont en fait des outils permettant de transformer la réalité.
De la même manière, il est important de prendre conscience que lorsque l’on communique par l’Art, quel qu’il soit (vidéographie, dessin, peinture, sculpture…), on ne crée pas du réel, on rend compte d’un point de vue sur le réel.
Le réel, c’est ce contre quoi on se cogne, disait le philosophe Jacques Lacan, c’est-à-dire ce qui éveille en nous une autre manière de voir le monde.
Ainsi, ce que je tente de faire, moi, c’est non pas de restituer le réel, mais de l’interpréter et de partager ce point de vue personnel.

Si la capture est vraie ou fiction ?
Comment peut-on prétendre faire ou dresser un « portrait » (qui se veut réaliste, ressemblant …) d’une personne par quelque moyen que ce soit ?
Pour moi, c’est tout simplement vain et impossible.
On ne peut jamais totalement saisir l’essence des choses.
D’où mes recherches et mon travail de la partie pour le tout.
Des petites traces.
Des éléments qui sont les seules références-indices d’une personne qu’on ne pourra jamais réellement connaître.
Des cheveux, un chewing-gum personnifié (date et nom éventuels) qui représentent autant une personne qu’une photo d’elle ou une vidéo la représentant.
On ne voit jamais que certains éléments, certaines façades et jamais l’essence d’une personnalité.

Pourquoi avoir classer l’artiste dans le profil des serials killers ?

Cer­taines de mes démarches et tra­vaux per­son­nels m’ont
vrai­ment donné l’impression d’être un serial killer…

 Avant tout, j’aimerais préciser que malgré ma manière de travailler et ma démarche très collectionneuse et emprunte au classement, je tente plus que tout de m’éloigner des catégorisations et des classements.
À nouveau, j’interprète et donne à voir ma propre manière de faire, d’agir et de percevoir, je ne classe pas ou seulement dans ma manière de « ranger », de mettre en forme et en espace.

Démarche – classement – fiction
La démarche, le processus, le mode opératoire, l’entraînement et le perfectionnement de l’artiste, je les perçois effectivement comme ceux d’un tueur, d’un serial killer.
Pour moi, l’artiste tout comme ce potentiel tueur sont tous les deux des prédateurs aux actes réfléchis et « obsessionnels ».
En tant qu’artiste on vacille parfois entre la prédation (l’avant l’acte) et la scène de crime (mise en scène des trophées).
Dans mon travail, j’observe, traque, capture, mixe, triture, représente, détruit, décompose, fragmente, collectionne et anéantis.
Certaines de mes démarches et travaux personnels m’ont vraiment donné l’impression d’être un serial killer prêt à bondir sur sa proie, caché dans l’ombre, attendant le meilleur moyen pour agir, traquant sans que les proies ne s’en doutent, observant, collectionnant et admirant ses petites récoltes. Les retravaillant ensuite à son image, les manipulant, les rendant particulières et à sa propre sauce.

Pourquoi avoir choisi un Cabinet des Curiosités et y porter tant d’intérêt ?

Notre inté­rieur n’est-il pas notre propre musée…

Com­ment alors mettre en forme l’inapparent, l’invisible ?

Nous sommes tous notre propre petit cabi­net de curio­si­tés.

 J’ai choisi d’investir un semblant de cabinet de curiosités car c’est ce qui s’apparente le plus à ma démarche et manière de procéder.
Pourquoi représenter ma démarche plutôt que de l’« art », de réelles et « classiques » œuvres d’art me demanderez-vous alors ?
Mais peut-être pourrions-nous aussi nous interroger sur qu’est-ce qui est art et qu’est-ce qui ne l’est pas.
Tout n’est-il pas un peu art ? Puisque tout est un peu rattaché au réel et que tout art – œuvre d’art (//autobiographie) est extirpé du réel ?
Finalement, notre milieu, notre culture, notre village, notre maison, notre intérieur ne sont-ils pas eux-mêmes des lieux d’art, de l’art ?
Notre intérieur n’est-il pas notre propre musée (collection de souvenirs, de cadeaux, d’intérêts …) ?
Tout comme, enfant, notre chambre était notre premier musée (« primitif », « instinctif », « tripal ») que l’on voulait présenter, faire partager à des « visiteurs » sélectionnés et choisis avec soin ?
Tout n’est-il pas un certain choix de partage, de partage de nous, de souvenirs, d’univers personnels ?
Personnellement, je conçois ma démarche et mes installations spatiales tel un musée rempli de mes propres curiosités.
Ce semblant de cabinet de curiosités est, comme vous l’aurez compris, étroitement lié à ma volonté de partage, d’échange et au besoin de montrer mon monde – univers à travers des objets, des dessins, des photographies, des souvenirs, des « captures » … le tout conservé et « organisé » dans un seul endroit : celui de mon propre cabinet, composé et rempli de mes préoccupations, interrogations, interprétations, perceptions, assemblages, montages, inventions, mises en forme et en espace.
Pour moi, être artiste c’est plus une démarche, du sens, un processus, qu’un résultat apparent.
Comment alors mettre en forme l’inapparent, l’invisible (ce qui est par ailleurs ma démarche : capter l’invisible, le visible, le non vu, l’essence – immatérialité des choses) ?
Ma « mise en espace – installation – symbole d’une démarche » regroupe tout un ensemble de petits fragments qui me composent ou m’ont composé à un moment donné. Des bribes qui tentent de me définir un peu plus à chaque fois pour parfois me rendre de moins en moins saisissable.
Nombre d’objets, matériels comme immatériels, qui pourraient chacun être qualifié de « ceci n’est pas une œuvre d’art », ce n’est qu’une petite partie de ma démarche, de mes recherches, de mes perceptions, de mon ressenti… ce n’est qu’une petite partie de moi.
Bien sûr, la « mise en scène » globale ne peut pas en elle-même être considérée comme une œuvre d’art, je n’ai nullement la prétention de la définir comme telle, mais elle est, selon moi, bien plus représentative d’une démarche, d’un processus et du sens que l’artiste accorde à ce qui est art et ce qui ne l’est pas ; ce qui va lui permettre de composer, créer, ses œuvres d’art et la raison pour laquelle il juge que c’est ça de l’art et de dire c’est ça MON art.
Bref, le lieu d’exposition (musée, galerie, salle d’expo…) devient le lieu de représentation de la démarche de l’artiste et du sens qu’il veut octroyer à son travail.
Pour moi, c’est moins un lieu d’exposition – présentation d’œuvres d’art, qu’un espace de mise en valeur de la démarche artistique, de la « justification » de ses œuvres – recherches – créations – démarches : qu’est-ce qui mérite d’être présent là, parmi d’autres œuvres et pourquoi ? Qu’est-ce qui mérite le statut d’œuvre d’art ?
Qu’est-ce que l’artiste a voulu faire ? Exprimer par là ? Quel est son sens ? Le sens de son œuvre, de sa démarche ?
Que veut-il nous faire partager ?…
Attention, ce qui est « art » aux yeux de l’artiste ne l’est pas forcément pour l’autre.
Il y a donc une mise en valeur, un certain besoin de « justification » de la présence d’une œuvre d’art au sein d’une expo-galerie-musée.
Mais est-ce vraiment l’œuvre d’art que l’on tente de « justifier » ou simplement notre point de vue, le point de vue de l’artiste, la raison pour laquelle il la considère lui comme œuvre d’art, la manière dont il démarche – pense – évolue – crée ?
Voici la raison pour laquelle j’estime que la mise en place de la démarche de l’artiste, dans le but d’une « justification » révélatrice et réflective, est nécessaire.
Nécessaire à révéler car elle est déjà omniprésente dans les travaux de chacun.
Cette nécessité de révélation s’est peut-être plus fortement imposée à moi dans la mesure où je travaille justement sur cette idée-préoccupation de la « perception » et dans le fait que l’on est jamais totalement compris par l’autre.
Nous sommes tous notre propre petit cabinet de curiosités.
Avec notre manière de faire, d’agir, de penser, de vivre.
Je suis une curiosité.
Avec ma propre démarche traductrice de mes réflexions, préoccupations, perceptions – points de vue où tout n’est que correspondances.

Je profite que vous évoquiez le terme de « correspondances » pour que l’explicitiez davantage dans la mise en œuvre de votre travail ?

Tout est une histoire de CORRESPONDANCES !

 Les correspondances ont effectivement beaucoup de place au sein de mon travail.
Elles sont nombreuses et diverses et sont présentes à de nombreux niveaux :

– correspondances au niveau de l’espace mais aussi du TEMPS,
– correspondances au sein de mes thèmes, de mes travaux, de ma personnalité et de la mise en installation,
– correspondances au niveau des différents moyens d’expression,
– …

Chacune de ces correspondances ayant pour but une Ouverture au dialogue et une invitation à la réflexion, à « l’au-delà » des premiers ressentis, des premières perceptions.
Oui.
Tout est une histoire de CORRESPONDANCES !
Correspondances entre l’œuvre et l’espace, entre l’artiste et le regardeur, entre le regardeur et la vie, entre ma perception et celle de l’autre, entre le monde et l’artiste, entre l’œuvre et le regardeur, entre le passé et ce présent, entre ce présent et un futur souvent ignoré (volontairement) et inconnu, entre moi et des individus qui ne sont plus ou ne sont pas encore (au niveau vital, en tant qu’être vivant, ou en termes de rencontre avec l’artiste)…
J’irai même plus loin en énonçant qu’il existe une triple concordance – correspondance au niveau artistique.
Un triangle prend forme entre l’œuvre, l’artiste et le regardeur-receveur pour former un contexte et cadre spatio-temporel aux 1000 correspondances.

1. L’œuvre :
C’est ce qui permet le langage, le dialogue, l’échange.
C’est ce que l’artiste franchit (//franchir son propre point de vue, sa réserve, son intimité, sa boîte…) pour s’ouvrir à l’Autre, permettre l’échange, ouvrir le dialogue, le partage avec ses pairs.
C’est le miroir qu’offre l’artiste pour nous renvoyer le reflet de sa propre perception, pour nous la faire voir, intégrer.
C’est à la fois un outil de dialogue (ou moyen mis en place) pour favoriser l’échange entre l’artiste et le regardeur-receveur, pour qu’une communication métalangagière ait lieu.
Dont les moyens d’expression sont aussi nombreux et variés que la complexité de la pensée et de la réflexion de l’être.
Et d’autre part, elle permet la mise en avant de la perception, de l’interprétation (ou l’expression d’une interprétation) et la découverte – définition d’un sens : aussi bien pour l’artiste que pour le regardeur-receveur.

2. L’artiste :
C’est la personne qui est « porteuse d’un message » , qui éprouve le besoin de s’ouvrir à l’Autre, de s’exprimer, qui veut partager, s’ouvrir à l’échange, permettre le dialogue (parfois même inconsciemment, ou de manière refoulée).
Par le biais de l’œuvre, l’artiste dialogue avec l’Autre, avec le regardeur-receveur. Un véritable langage prend forme dans la mesure où il en vient à dépasser la linguistique des langues : on (re)crée l’essence du langage et de la communication.

3. Le regardeur-receveur :
Le regardeur est celui qui accepte une certaine forme d’échange, qui établit le lien.
Sans lui, le « message », l’œuvre, n’aurait aucun sens, il flotterait entre l’artiste et un potentiel lien pas encore établi qui permettrait une éventualité de contact – communication avec une personne potentielle qui serait prête à le recevoir.
Sans lui, l’œuvre et l’artiste n’existent pas. Le sens est absent (ou tout du moins en suspend, en attente de réception).
Le regardeur est un receveur car c’est lui qui définit ou non, qui accepte ou non, de bien vouloir recevoir l’œuvre et qui lui accorde un sens, une portée, un regard particulier en fonction de sa propre singularité et en fonction d’un certain contexte, cadre spatio-temporel.

Au centre, le contexte (et le cadre spatio-temporel) : la mise en installation.
L’œuvre, l’artiste, ses moyens d’expression – communication ET l’interprétation du regardeur-receveur varient en fonction du contexte.
Qu’il s’agisse du contexte – temps, du contexte – lieu ou du contexte qui allie ces deux notions, l’œuvre sera toujours perçue et reçue en fonction d’un certain contexte qu’il est important de définir (ou redéfinir) et qu’il faut prendre en compte pour parfois comprendre la réelle portée du « message », de l’œuvre, du dialogue qui est établi entre l’artiste et le regardeur-spectateur, entre l’œuvre et le temps, entre l’œuvre et le lieu.

NB : le contexte doit aussi bien être pris en compte par le receveur-regardeur (passé, présent ou futur) que par l’artiste qui compose son œuvre en lien avec ce contexte (de manière « soumise » ou « réactionnelle ») : le dialogue et l’échange s’établissent sur base d’un certain contexte et cadre spatio-temporel qui font partie de l’analyse complète du « message », de l’œuvre, du rapport entre artiste et receveur.

Si je ne m’abuse, vous avez suivi une année de Master à finalité DIDACTIQUE au cours de cette année scolaire 2015-2016. Est-ce que cette formation vous a nourrie en termes « artistiques » ou s’en est-elle, au contraire, totalement éloignée ?

Être un bon ensei­gnant, être un bon artiste : des com­pé­tences très
simi­laires.

…mon côté « artiste » a beau­coup appris cette année en devant me posi­tion­ner en tant que pro­fes­seur…

…tout ensei­gnant aurait beau­coup à apprendre de l’Art et par l’Art.

 Les deux disciplines furent extrêmement liées d’un point de vue personnel et elles ont toutes deux renforcer mon moi et ma démarche.
L’une apportant à l’autre ce qu’elle ne possédait pas encore et vice-versa.
De nombreuses mises en parallèles furent établies et mon seul regret fut de ne pas avoir pu suffisamment exploité ses mises en liens. Notamment parce que le temps ne fut pas suffisant et parce que rien (ou pas grand chose) ne fut installé pour permettre cet échange.

Un rapport entre enseignement et art
Être un bon enseignant, être un bon artiste : des compétences très similaires.
Grâce à la confrontation de ces deux disciplines, j’ai appris à mieux « dialoguer », j’ai appris à faire place à l’Autre.
J’en suis même venue à me demander si tout problème lié à ce dialogue entre artiste-regardeur et professeur-élève, tout ne serait-il pas un problème de « partage » et de « dominance » ?
Bien enseigner et bien évaluer : ne serait-ce pas relayer sa « craie » au propre outil de l’élève, à sa démarche, à son propre intérêt ?
Tout comme bien créer et exposer : ne serait-ce pas relayer une partie de soi, de ses propres perceptions – interprétations aux parties personnelles et propres points de vue et intérêts des regardeurs ?
Pour bien enseigner et pour bien créer, naît un besoin essentiel de partage : il faut vouloir partager, en avoir ENVIE, en exprimer le BESOIN et arriver à faire naître chez ses pairs (élèves et regardeurs) cette envie de partage et d’échange.
Pour qu’une leçon ou une œuvre soit « bonne », « bien reçue » par l’autre, il faut cette notion de partage, d’échange (entre l’artiste et l’œuvre, entre l’œuvre et le regardeur, entre l’artiste et le regardeur, entre l’élève et la leçon, entre la leçon et l’élève, entre l’élève et le professeur).
Par ailleurs, l’épanouissement personnel est une donnée primordiale tant pour l’élève, le prof que l’artiste, que tout individu, de manière générale, me semble-t-il.
On partage des connaissances, on échange.
L’élève a autant à apporter au prof que le prof à l’élève.
De la même manière, le regardeur a autant à apporter à l’artiste que l’artiste au regardeur (comme toute relation entre 2 individus).
Sans cette idée de partage et d’individus à part entière, on passe du côté sombre et démotivant de la simple transmission ou exposition au point de vue unique fermé de la personne qui s’expose à l’autre.
On en vient finalement au sentiment de démotivation et à la sensation du « ils ne veulent pas recevoir ce que je leur offre » : les deux parties sont démotivées et, de l’une à l’autre, la démotivation se justifie, s’enrichit, se maintient, s’amplifie et s’accroît.
Bref, mon côté « artiste » a beaucoup appris cette année en devant me positionner en tant que professeur qui veut faire naître la motivation et le sens chez ses élèves.
Ma manière de faire, d’agir et de mettre en place en tant qu’artiste ont notamment beaucoup évolué par rapport à ce j’ai appris en tant que future professeur : il faut que le prof puisse « accepter » déléguer (//partager, prêter) son « pouvoir » à l’élève dans certaines mesures (// qui est maître de l’apprentissage, acteur de son apprentissage ?), il faut qu’il accepte de s’ouvrir aux intérêts différents des élèves, à les prendre en compte, à faire (re)naître la motivation des élèves, à passer de l’enseignement à sens unique vers un enseignement du partage et de l’échange. Il faut qu’il accepte de « lâcher prise » pour devenir davantage une ressource, un guide, un autre regard plutôt qu’un « maître instruit, seule maître de la construction du savoir, des pratiques et investigateur de la démarche à suivre ».
Il faut pouvoir s’effacer à certains moment pour que l’autre (l’élève, l’individu) puisse lui aussi se construire, s’épanouir, DEVENIR. Devenir acteur de l’enseignement, de son apprentissage, de sa vie.
Par ailleurs, l’enseignement devant permettre une socialisation, une ouverture au monde, aux Autres, à la culture dont je fais partie, au quotidien et dans laquelle je déambule, je pense aujourd’hui que tout enseignant aurait beaucoup à apprendre de l’Art et par l’Art.
Non seulement pour apprendre à se construire en tant que personne mais aussi parce que l’Art est le premier à remédier à la célèbre maxime « Les gens construisent trop de murs et pas assez de ponts ».
Pour moi, cette ouverture à l’art est primordiale pour réinvestir les ponts et permettre aux murs de s’effacer davantage à certains moments ( « certains moments » car le besoin de se retrouver seul peut se révéler parfois nécessaire, ne serait-ce que pour réfléchir individuellement, avant une mise en commun-une « confrontation »).
La partie « individuelle » est donc toute aussi importante que la notion de « mise en commun », d’« échange », de « confrontation » : conflits socio-cognitifs pour (re)construction de la pensée – point de vue.
De même, face aux soucis actuels mondiaux (//clivages, injustices sociales…), je suis persuadée que la culture (et donc en grande partie l’enseignement et son ouverture à la prise en compte de l’individualité – personnalité de chacun) reste la clé pour résoudre la plus grosse partie de ce problème.
Mais il s’agit là d’une autre histoire et d’un problème encore plus vaste sur lequel je ne m’attarderai pas aujourd’hui…

atelier de vidéographie  |  ÉSAVL-ARBAL |  éditrice Dominique Castronovo